Documentaire : Gérard Grave flèche un marlin bleu de 259 kg (bleu lagon productions)Ce chasseur d’espadon pèse, tout mouillé, 75 kg, pour 1,80 m. Sa dernière proie, chassée au large de Rikitea, le 26 mars, un marlin bleu, pèse près de quatre fois le poids de son bourreau. 259 kg exactement.
Que du muscle et de l’os dur comme du aito (ndlr : bois réputé dur comme du fer, en reo tahiti). Quand il nage, ce marlin peut replier ses nageoires dorsales et anales le long de son corps pour booster sa vitesse. L’animal est taillé pour fendre l’eau à plus de 100 km/h. Cet espadon est une torpille. Aussi rapide que mortel.
La puissance du marlin bleu est telle que l’animal assomme sans appel sa proie d’un coup de rostre avant de revenir à la charge pour l’avaler. La taille de sa gueule impressionne.

Rapide comme une torpille

Son rostre, appelé aussi épée, peut couper un bras, tellement l’animal est vif et puissant. Mais ce fauve des mers a un nouvel ennemi déclaré au fenua. Un ennemi sous l’eau, et non sur un yacht. Il se nomme Gérard Grave. On l’appelle “G”. On pourrait dire “G”, le redoutable.

Bleu lagon productions. G et le marlinNatif de Temae, à Moorea, installé depuis quatre ans à Fakarava, “G” ne vit que pour remonter l’espadon le plus gros du monde. Le record mondial au fusil est de 301 kg, au Brésil. Tel un toréador, “G” plonge dans l’arène bleue sans autre arme qu’un simple pupuhi (ndlr : fusil de chasse sous-marine en reo tahiti). Un fusil à un coup. Sans autre secours que le bateau suiveur. C’est dire si “G” doit flécher l’animal au bon endroit, au bon moment. Car attention, le marlin bleu est réputé fier et combatif. Des hommes dépensent des fortunes pour l’abattre, comme l’écrivain Hemingway (“Le vieil homme et la m e r ” ) bien sûr, m a i s aussi Fred, avant-hier, sur son yacht, “Ultimate lady”, de 28 m, au large de la presqu’île (lire notre édition d’hier). “G”, lui, est seul avec sa ruse face à ce poisson à la “corne” meurtrière. Mais il ne peut rien réussir seul. Il a besoin d’un sacré bon pilote sur le bateau, qui le mène sur le grand bleu, “comme Roland Mou”, explique-t-il.

Tout a vraiment commencé avec un autre chasseur, d’images, lui. Un autre “G”, dénommé Gil Kebaili, caméraman indépendant. Gil est venu spécialement de Paris pour filmer “G” en train de chasser au fusil harpon. Mais les trois premiers jours enmer, rien ne se passait. Gil s’inquiétait : “Je commençais à flipper. Venir de métropole pour rien… Tu vois ce que je veux dire ?”

Il transperce la bête
Et puis, tout d’un coup “G” crie “Haura, haura…” (ndlr : espadon en reo tahiti). Roland Mu pilote à une vitesse de 11 noeuds, et barre comme il faut pour bien appâter le marlin. Le leurre est un faux calamar en plastique, sans hameçon. “Il faut attendre la troisième attaque pour agir. Cela signifie qu’il veut vraiment sa proie…” Une fois, deux fois, et le marlin pointe son rostre une troisième fois. La bonne.

“G” plonge. Il descend entre 3 et 4m. Il raconte, avec passion, les yeux brillants, comme s’il y était encore. On l’écoute, bouche bée. “Tout se passe en deux secondes. (…) Je vois le marlin arriver au-dessus de moi. Puis il descend vers moi pour faire le beau. Il me regarde comme pour m’impressionner. Son oeil me suit. Il change de couleur pour faire le caïd. Il devient gris inox avec des rayures bleu métallique. Et là, quand il retourne vers le leurre, je le flèche. Il est transpercé. Mais il ne meurt pas. Il file et plonge pour disparaître dans le grand fond.” Ce que le marlin ne sait pas, c’est que la flèche est arrimée à deux ballons longs comme des boudins, de 35 l d’air chacun. Cette tactique est imparable. L’animal ne pourra pas s’en sortir. Il finira, tôt ou tard, par mourir épuisé. Et la lutte continue, comme avec un taureau piqué de banderilles. “Le marlin remonte des grands fonds, puis redescend. Plusieurs fois. Je prends le fil quand il remonte. Mais quand il m’entraîne vers le fond, à 20-25 m, je dois lâcher pour remonter respirer. Je suis en apnée. Il a dû descendre plusieurs fois à environ 110 m.”

Gil a filmé toute la scène, avec deux caméras, l’une sur le bateau, l’autre sous l’eau. Il a fallu deux heures pour achever ce noble des mers, pourtant transpercé de part en part… L’homme et la bête. Remarquable !

Source: La dépêche de Tahiti (F. Verprat)